vendredi 3 février 2012

Hanezu l'esprit des montagnes - Naomi Kawase


J'ai été voir le film de Nomi Kawase hier.
Les critiques que j'avais lues étaient assez partagées.
J'ai pour ma part été séduit : la manière dont la force et la beauté de la nature sont rendues, l'attention aux gestes simples des personnages ( les activités de jardinage, la préparation des repas, la teinture des foulards,  la sculpture...).





mercredi 1 février 2012

Ingeborg Bachmann - Isa Marcelli



"En ce jour", pour accompagner Ingeborg Bachmann et le beau poème ci-dessous, une photo d'Isa Marcelli, dont j'ai découvert l'oeuvre hier.
Une exposition d'elle a lieu en ce moment à Paris. Je pense aller la voir.
Pour mieux la connaître, voici son blog et son site perso.


jour en blanc - Ingeborg Bachmann

en ces jours je me lève avec les bouleaux
et je peigne mes cheveux de blé depuis le front
devant un miroir de glace.
avec mon souffle mélangé,
le lait floconne.
si tôt il mousse.
et quand je soulève le carreau, apparaît,
peint par une main d'enfant,
à nouveau le mot: innocence!
après tant de temps.
en ces jours je n'ai plus mal,
de pouvoir être oubliée
et que je doive me souvenir de moi.

j'aime. Jusqu'à la folie
j'aime et je remercie avec des saluts anglais.
je les ai appris en vol.
en ces jours je pense à l'albatros
avec lequel je tournoie
de haut en bas
dans un pays non écrit.

à l'horizon je perçois,
brillant dans le crépuscule,
mon continent superbe,
là-bas en face, qui me congédie
dans la chemise de la mort.

Je vis et entends de loin son chant du cygne

Tiré du site "Esprit nomades".

Toujours Isa Marcelli

Isa Marcelli

mardi 31 janvier 2012

La folie Almayer - Chantal Akerman

Chantal Akerman est une réalisatrice dont je suis le parcours depuis longtemps. Je me souviens par exemple avec émotion des " Rendez-vous d'Anna ", que j'avais vu à sa sortie, il y a maintenant plus de 30 ans et dont les problématiques résonnaient avec force en moi.
Je me souviens aussi avoir entendu une interview d'elle où elle disait que quand elle ne tournait pas, elle écoutait France Culture à haute dose. De quoi me sentir encore plus proche d'elle.
J'ai vu hier " La folie Almayer ".
J'ai été frappé par  toutes les séquences d'intérieur, baignant dans des clairs-obscurs d'une extrême beauté.
Je regrette de ne pas avoir trouvé de photos de ces moments du film.
L’atmosphère d'un pays tropical, sa nature démesurée, envahissante et étouffante, les pluies incessantes et violentes, la moiteur qui nimbe les êtres et les choses, l'ennui, l'angoisse engendrés... tout cela est rendu présent, palpable par le film.
J'ai cependant été assez désorienté par la narration, très éclatée. Ce qui fait qu'à part l'émotion esthétique, j'ai peu été touché par l'histoire ou les personnages (ni par Nina, ni par Almayer).
Le rapport avec un pays tropical où l'on vit mais dont on n'est pas originaire m'a intéressé, et fait penser à mes propres rapports avec les pays où j'ai vécu.

Voici ce que dit Chantal Ackerman de la façon dont elle a réalisé ce film :
« J’ai tourné un peu comme mes documentaires : je ne regardais pas le plan de travail le matin, rien n’était de l’ordre du devoir et je tournais en pyjama. Les mises en place étaient improvisées le jour même. Pour ça, j’ai eu une équipe formidable, Rémon Fromont au cadre et à la lumière, Pierre Mertens au son et tous les autres, vraiment tous. Au bout de trois jours, Pierre a dit à Rémon, regarde, elle est en train de tourner une fiction comme elle fait ses documentaires. C’est-à-dire en recevant ce qui se passe, en l’acceptant – en étant une sorte d’éponge. Sans imposer. La Captive était travaillé au millimètre, là non. Je ne savais pas avant de partir que j’allais tourner comme ça, et puis sans doute par pure intuition… C’était risqué mais follement exaltant. »
Cet extrait d'une interview est tiré de ce site.


Voici aussi la critique qui m'a semblé la plus intéressante et dont j'extrait ceci :
"La Folie Almayer a ceci de monstrueux qu'il est filmé entièrement depuis ce dérèglement, du point de vue d'une angoisse que plus rien ne vient canaliser et qui alors se répand comme un torrent. Retirant les digues, Akerman filme l'angoisse littéralement, cette angoisse dont elle faisait elle-même, de sa belle voix rocailleuse, la description dans Là-bas. Elle disait : je ne me sens pas appartenir, je suis déconnectée de presque tout, j'ai quelques points d'ancrage et parfois je les lâche ou ils me lâchent, et alors je flotte à la dérive. Almayer est ce bateau ivre d'angoisse qui, voyant partir sa fille, perd son dernier amarre, et n'a plus qu'à se laisser engloutir dans les eaux noires, à peine éclairées d'un trait de lune, dont le film reproduit sans cesse l'image. La mise en scène l'y accompagne, elle-même semble une coulée, une glue sombre et sans contours, loin de la fine mécanique à quoi Akerman avait habitué. En cela le film a parfois quelque chose de vraiment terrifiant, sa beauté passe par un malaise, il est presque insoutenable par endroits. L'ombre par exemple n'y est plus ce subtil dessin qui traversait La Captive mais une pâte informe et menaçante, une hydre noire qui finit par manger tout, dans la jungle comme chez Almayer (et ici c'est bien la folie, deux fois, qui l'engloutit). Dans le plan sublime et effrayant qui clôt le film, Almayer, filmé comme un zombie, se plaint d'un soleil trop froid, et le plan montre sur son visage l'empreinte faible de rayons qu'on dirait effectivement glacés. Dans Là-bas, Akerman évoquait sa tante Ruth, suicidée à Bruxelles un jour de « faible soleil ». D'un film à l'autre, le décor change, mais la météo ne varie pas : les soleils sont tous éteints."
Le texte entier de Jérôme Momcilovic est sur ce site.

A noter aussi que le retour régulier dans le film de "Sway" chanté Dean Martin, m'a empli d'une délicieuse nostalgie. Souvenir d'un fond sonore venu de l'enfance ? J'avais quatre ans quand cette chanson est sortie, comme Chantal Akerman d'ailleurs.

lundi 30 janvier 2012

Bernard Vargaftig - Petits cheveux où tu t’attardes



Petits cheveux où tu t’attardes
   (j’entends aussi des portes minuscules)
                                                tu siffles
Aussi vive
Qu’un petit clou
        voles ta jupe de souris
                la balance qui te farde
Tu t’échappes de tes mains


        Tantôt l’ombre sur le seuil
        Où je cours comme un enfant

        Où je cache mon visage
        Rêvant retrouver encore

       L’âcre trouble comme un cri
      Comme un cercle solitaire

      Je te rends qui te ressemble
      Le couteau que j’ai volé

      Tel affolement changeant
      Plein de chiffres et d’entailles

Un seul geste de parole
      le chat saute dans l’horloge
            l’herbe telle qu’on
                 la décrit

Un tramway jaune qui attend
J’ai beau fuir mes ressemblances
Tu t’avances
Tout au bord

Bernard Vargaftig, L’aveu même d’être là, le livre du film « Dans les Jardins de mon père », de Valérie Mnetto, écrit par Cécile Vargaftig, Au Diable Vauvert, 2008, p. 151

Je relis avec beaucoup de bonheur et de mélancolie les poèmes de Bernard Vargaftig.

Tiré du blog de Florence Trocmé, Poezibao
L'image vient de ce blog.

dimanche 29 janvier 2012

Bernard Vargaftig - Deux poèmes en hommage


Les bruits sont lents ils font un paysage

D’oubli et d’eau de pentes qu’on remonte

Petites peurs frottées les unes aux autres

C’était rêver le ciel dans les bassines

Entre les noix et le bois sec le chanvre

Quelles durées fuient toujours dans la mienne

Semblants de mots d’habitudes qui cèdent

Quand on dirait qu’une à une les choses

S’étendent et se recouvrent indifférentes

Ombre enlisée enfance complaisante

Et que déjà l’herbe pousse à travers.

Description d’une élégie

Editions Seghers Poésie 75, 1975

Tiré des "Carnets d'Eucharis" le blog de Nathalie Riera où figurent d'autres poèmes..


Ô parole indivisible

Est-ce l’herbe des charniers

L’immobilité d’un mur

Ou la mort criblée d’images

L’aveu même d’être là

Comme l’énumération

D’un étang et d’un village

Tourbe neige cuivre école

Jusqu’au nom de chaque jour

Dans le signe sur les portes

Bernard Vargaftig
in "Éclat & Meute"

Tiré de ce blog. 

Photo de Pierre-Emmanuel Weck
Cf. son site

J'ai connu Bernard Vargaftig lorsque j'étais étudiant à Nancy.
J'aimais ses poèmes. Il nous a quitté le 27 janvier.
En hommage, les deux poèmes ci-dessus.

vendredi 27 janvier 2012

Ingeborg Bachmann - le soir je questionne ma mère

Picasso - Maternité - 1901



le soir je questionne ma mère

le soir je questionne ma mère
en secret sur le son des cloches,
comment je dois interpréter les jours
et me tenir prête pour la nuit.

Au fin fond j'aspire toujours
de tout raconter sans trêve,
en accords à faire le tri,
de ces sons qui m'entourent en jouant.

Doucement nous épions ensemble:
ma mère à nouveau me rêve,
et elle atteint mon être, par le majeur et le mineur,
comme des vieilles chansons

Tiré du site "Esprits nomades"

Picasso, Pablo
Mère et enfant 1921/22
97 X 71 cm - Huile
$24,700,000 (Enchère)
Sotheby's New York - 1989

Je continue à lire l'oeuvre d'Ingeborg Bachmann (ainsi que ce qui s'y rattache). Après le thème d'Orphée, voici celui de la mère, qu'évoquait hier Celan et qu'Ingeborg Bachmann invoque aujourd'hui dans ce poème.

Picasso, Maternité (1963)Picasso, Pablo, 1963, Lithographie intitulée Maternité.


jeudi 26 janvier 2012

Paul Celan - Tremble


Tirée de la BD Veillée funèbre de Jérôme Lereculey (Cf. ce site)
"L'Ukraine est le lieu où se déroule la nouvelle mais la vision de l’Ukraine que je propose est fantasmatique." 
Tremble, tes feuilles regardent, blanches, dans le noir.
Les cheveux de ma mère jamais ne sont devenus blancs.
Dent-de-lion, ainsi verte est l’Ukraine.
Ma mère aux cheveux blonds n’est pas rentrée chez elle.
Nuage de pluie,  traînes-tu aux puits ?
Ma mère à voix douce pleure pour eux tous.
Ronde étoile tu enroules la boucle d’or.
Le cœur de ma mère s’est  meurtri de plomb.
Porte de chêne qui t’a sortie de tes gonds ?
Ma tendre mère ne peut pas venir.

J'ai du mal à aborder la poésie de Celan habituellement. Ses liens avec Ingeborg Bachmann m'ont fait relire quelques poèmes, dont celui-ci que j'ai particulièrement apprécié (le lien avec la mère, peut être...).