mercredi 25 janvier 2012

Rilke - Devance tous les adieux (Sonnets à Orphée)


Devance tous les adieux, comme s’ils étaient
derrière toi, ainsi que l’hiver qui justement s’éloigne.
Car parmi les hivers il en est un si long
qu’en hivernant ton cœur aura surmonté tout.

Sois toujours mort en Eurydice — en chantant de plus en plus, monte,
remonte en célébrant dans le rapport pur.
Ici, parmi ceux qui s’en vont, sois, dans l’empire des fuites,
sois un verre qui vibre et qui dans son chant déjà s’est brisé.

Sois — et connais en même temps la condition du non-être,
l’infinie profondeur de ta vibration intime,
c’est qu’en une seule fois tu l’accomplisses toute.

Aux réserves dépensées et aux couvantes, aux muettes
réserves de la nature, à ses sommes ineffables,
ajoute-toi en jubilant, — et détruis le nombre.



Sonnets à Orphée (1922), in Poésie, Rainer Maria Rilke,
traduction de Maurice Betz, éd. Emile-Paul frères, Paris, 1942. Provenant de ce site.

J'ai continué à dériver à partir du poème d'Ingeborg Bachmann et sa référence au mythe d'Orphée.
Voici l'un des sonnets à Orphée de Rainer Maria Rilke.
Il est longuement commenté, ainsi que celui d'Ingeborg Bachmann, par Hélène Cixous dans ce travail de l'Université de Rouen : "De Rilke à Bachmann et Cixous ou la métamorphose du mythe d'Orphée".


Les sonnets à Orphée ont été écrits par Rilke lorsqu'il séjournait au château de Muzot.
J'aime bien ce paysage de vignoble et de forêt, où se situe le château (cf.ce site).

lundi 23 janvier 2012

Ingeborg Bachmann - Dire l'obscur


Gustave Dore - detail from Maenads In The Woods, 1879, Museum of Fine Arts, Boston.


Dire l'obscur



Comme Orphée je joue
sur les cordes de la vie la mort
et de la beauté de la terre
et de tes yeux qui règnent sur le ciel
je ne sais dire que  l'obscur.

N'oublie pas que toi aussi, soudain,
ce matin-là, alors que ta couche
était encore humide de rosée et que l'œillet
était endormi sur ton cœur,
tu vis le fleuve obscur
qui passait près de toi.

La corde de silence
tendue sur la vague de sang,
je saisis ton cœur résonnant.
Transformée fut ta boucle
en cheveux d'ombre de la nuit,
des ténèbres les noirs flocons
enneigèrent ton visage.

Et je ne t'appartiens pas.
Tous deux à présent nous nous plaignons.

Mais comme Orphée je sais
du côté  de la mort la vie
et pour moi bleuit à l'horizon
ton œil à jamais fermé.


Ingeborg Bachmann . Traduit de l’allemand par Françoise Rétif.


Cette traduction vient de ce site.

Voici une autre traduction en français, j'hésite entre les deux. J'aime certains éléments dans chacune. Je préfère le titre de la première, mais certains passages de la seconde me touchent plus... 

QUELQUE CHOSE NOIRE
Semblable à Orphée je joue
sur les cordes de la vie la mort
et malgré la beauté de la terre
et de tes yeux, qui sont les ordonnances du ciel,
je n'ai à dire que quelque chose noire.

N'oublie pas que toi aussi, soudain,
ce matin-là, quand ta couche
était encore humide de rosée et que l'oeillet
dormait sur ton coeur,
tu vis le fleuve noir
qui passait à tes côtés.

La corde du silence,
tendue sur la vague de sang,
je saisis ton cœur qui résonne.
Tes boucles furent métamorphosées
en cheveux d'ombre de la nuit,
les flocons noirs des ténèbres
recouvraient ton visage.

Et je ne serai pas tienne.
Voilà notre plainte à tous deux maintenant.

Mais comme Orphée, je sais
du côté de la mort la vie
et l'éclair bleu de ton œil
à jamais fermé m'éblouit.


Cette traduction française est tirée de ce blog.


La version originale en allemand
Dunkles zu sagen
Wie Orpheus spiel ich
auf den Saiten des Lebens den Tod
und in die Schönheit der Erde
und deiner Augen, die den Himmel verwalten,
weiß ich nur Dunkles zu sagen.

Vergiß nicht, daß auch du, plötzlich,
an jenem Morgen, als dein Lager
noch naß war von Tau und die Nelke
an deinem Herzen schlief,
den dunklen Fluß sahst,
der an dir vorbeizog.

Die Saite des Schweigens
gespannt auf die Welle von Blut,
griff ich dein tönendes Herz.
Verwandelt ward deine Locke
ins Schattenhaar der Nacht,
der Finsternis schwarze Flocken
beschneiten dein Antlitz.

Und ich gehör dir nicht zu.
Beide klagen wir nun.

Aber wie Orpheus weiß ich
auf der Seite des Todes das Leben
und mir blaut
dein für immer geschlossenes Aug.

Je ne connaissais pas les poèmes de Ingeborg Bachmann. Celui-ci est magnifique. Je l'ai trouvé sur un site que je fréquente beaucoup, le blog de Jane Librizzi "Blue Lantern" où se trouve aussi une traduction en anglais.
J'ai beaucoup de mal à expliquer pourquoi j'aime un poème. Est-ce d'ailleurs souhaitable de savoir pourquoi ? C'est une affaire de correspondance profonde entre lui et moi. Je m'aperçois que les poèmes que je viens de publier, celui de Juan Gelman et celui-ci d'Ingeborg Bachmann ont un lien avec l'expérience d'hospitalisation que j'ai vécue ce dernier mois.
Mais il n'est pas pourtant inutile d'analyser et de comprendre, témoin ce bel article

Entre ombre et lumière : Ingeborg Bachmann, Paul Celan et le mythe d’Orphée.

Voici un extrait qui parle du poème ci-dessus :
"Elle, qui l’avait compris au point de tenter d’adopter sa loi [il s'agit ici de Celan], ne pouvait renoncer à la sienne : la croyance qu’il est possible de regarder la mort en face et d’en revenir, non pas seul(e), mais avec l(es) aimé(e)(s).
Retournement radical du mythe traditionnel, tel qu’il est illustré par tous ceux qui, après Platon (entre autres, Rilke), condamnent Orphée à devoir abandonner Eurydice pour que l’art advienne : l’aimé(e), dans le poème de Bachmann, n’est plus derrière, voué(e) à l’invisibilité et à l’abandon. Et le regard d’Orphée ne donne pas la mort, il ne sépare pas ; au contraire c’est dans le regard de la mort en face que le lien d’amour est renoué, que la lumière du jour est retrouvée."

Juan Gelman - Bénie sois-tu douleur qui mis au monde...



citation XIV (sainte thérèse)  
bénie sois-tu douleur qui mis au monde 
cet amour tout âpre du temps / ces clairs 
signes brisés comme de claires eaux 
qui tombent vers le haut de la partie 

supérieure de l’âme / oisillons 
élevés pour bien plus que leur force / 
créatures de calme ou grandissime 
paix comme tes mains qui sentent l’odeur 

de l’épouvante passée / comme écrite 
contre les murs insouciants de la mort 
qui passait à pied à travers des rues 
où toute enfance était dissimulée 

Juan Gelman, L’Opération d’amour, poèmes, présenté et traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Ancet, postface de Julio Cortázar, Gallimard, 2006, pp.91, 95, 117.  


Je n'accroche pas toujours à l'émission de Sophie Nauleau "ça rime à quoi". Tout dépend du poète qui est présenté. J'ai découvert la semaine dernière, et je lui en suis très reconnaissant,  Juan Gelman, poète argentin. Outre sa vie dramatique (la mort de son fils lors de la dictature, son exil...) la parenté d'écriture (et de thématique ?) avec Sainte Thérèse d'Avila et Saint Jean de la Croix, ne pouvait que me plaire et m'attirer.


Pour les amateurs voici l'émission :
- 1ère partie
- 2ème partie

samedi 10 décembre 2011

Mer - Alda Merini

Je marche sur mes eaux de femme.
Je t’expliquerai qu’il y a une mer salée
et une mer pleine d’amour.
La ligne de démarcation a été ma poésie.
Avec elle j’ai divisé les mystères de la mer
et mon propre mystère.
Cependant j’ai compris que dans les petites choses,
comme ma modeste maternité,
il existe des mers infinies.
Où s’alternent seiches et larmes,
des choses jamais vues et grandeur de Dieu.
Et j’ai compris que la poésie est inutile.
Comme la beauté de la mer,
si on ne pense pas à qui l’a créée
qui est un grand mystère.



Alda Merini, Dopo tutto anche te, Après tout même toi, Oxybia Éditions, 06620 Le Bar-sur-Loup, 2009, pp. 80-81. Traduction française de Patricia Dao.


Tiré du blog d'Angèle Paoli 


Voir aussi celui de Nathalie Riera 

lundi 7 novembre 2011

Cris et chuchotements - Bergman

Revu ce film que j'avais vu à sa sortie en 1972. Toujours aussi touché et impressionné, comme souvent chez Bergman. La période incite aussi à une sensibilité accrue de ma part.
Voici une critique avec laquelle je me sens en accord, celle du ciné-club de Caen.
Quelques images, pour évoquer le film :
   
Maria (Liv Ullmann)

Agnès (Harriett Andersonn)

Anna et Agnès (célèbre "piéta" bergmanienne)
Les trois soeurs et Anna

jeudi 3 novembre 2011

Pour préparer l’être d’amour après - Paul Blackburn


Très touché par ce poème de Paul Blackburn trouvé aujourd'hui dans "Terres de femmes" le blog d'Angèle Paoli.



POÈME DU PARC

Dès le premier choc des feuilles leur alliance
avec l’amour, comment ça va ?

Pages qu’on écrit et déchire
Quelqu’un dans son trois-quarts s’assoit sur une colline et attend

Ce n’est pas le printemps, peut-
être n’est-ce jamais le printemps
peut-être est-ce le bout blessé de l’été
la tendre première brise de l’automne
la première pluie fraîche de l’automne sur le parc
et sur ces gens qui le traversent

La fille, elle pense :
                               la vie est ces pronoms
l’homme : demander / répondre / accepter
                               oiseau-vie    .     renne-mort
                               La vie n’est que verbes, voyelles et verbes
Ils sont tous les deux mouillés

                               Si c’est de l’amour, alors il faut faire
                               l’amour, autrement laisser tomber
                               « Créer la situation / voilà de l’amour
                                               et l’éviter, voilà encore

                               de l’Amour »
de même que prendre soin, ou l’éveil d’une conscience, de même
n’importe quelle
autre conscience pourrait        aurait
                 pu être
                               mais est désormais
chair chaude
giflant de la chair chaude
jusqu’à renne-vie / oiseau-mort

Tu cours, tu vois,
tu cours et descends la pente à travers le pré
et moi aussi je cours
pour te rattraper

                               Cette pluie est la tienne
                               elle tombe sur nous
                               et nous, aussi, l’un sur l’autre


Appartenons à la lune
que nous ne voyons pas


                               Il fait humide et frais
                               des bleus que nos peaux
                               auraient pu
                               prendre soin d’éviter
                               mais nous courons    .    courons


pour préparer
l’être d’amour après

Paul Blackburn, Villes suivi de Journaux, José Corti, Série américaine, 2011, pp. 26-27. Traduit par Stéphane Bouquet.



jeudi 20 octobre 2011

Hadewijch d’Anvers - ce Dieu qui naît en moi


Je souffre, je m’efforce, je tends au-dessus de moi-même,
 j’allaite avec mon sang ce Dieu qui naît en moi.

Ce que l’Amour a de plus doux, ce sont ses violences ;
son abîme insondable est sa forme la plus belle ;
se perdre en lui, c’est atteindre le but ;
être affamé de lui c’est se nourrir et se délecter ;
l’inquiétude d’amour est un état sûr ;
sa blessure la plus grave est un baume souverain ;
languir de lui est notre vigueur ;
c’est en s’éclipsant qu’il se fait découvrir ;
s’il fait souffrir, il donne pure santé ;
s’il se cache, il nous dévoile ses secrets ;
c’est en se refusant qu’il se livre ;
il est sans rime ni raison et c’est sa poésie ;
en nous captivant il nous libère ;
ses coups les plus durs sont ses plus douces consolations ;
s’il nous prend tout, quel bénéfice !
c’est lorsqu’il s’en va qu’il nous est le plus proche ;
son silence le plus profond est son chant le plus haut ;
sa pire colère est sa plus gracieuse récompense ;
sa menace nous rassure
et sa tristesse console de tous les chagrins :
ne rien avoir, c’est sa richesse inépuisable.

"hors satan" de Dumont est sorti cette semaine. Ce film m'aimante.
En dérivant à partir de là, j'ai trouvé les textes ci-dessus de Hadewijch dans cette page de Pierre Assouline consacrée au fiilm de Bruno Dumont portant le nom de cette poètesse.
Et je me suis souvenu du beau spectacle de Lucile Vignon que j'ai vu il y a quelques mois, dont j'avais rendu compte ici, où j'avais découvert avec émotion cette mystique flamande.